Il y a des jours comme ça où on se lève fatigué avec une idée pré-conçue de ce que sera la journée. C'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui, levé à 7h00 fatigué, un coca et des gâteaux pour petits américains en guise de petit déjeuner, une douche, un sac fait pour partir vers Shanghai le soir ? 17h00... enfin tout du moins le croyais-je encore à cette heure là.

On devrait s'interdire de pré-concevoir des choses, à plus forte raison ici en Chine, car la journée a connu une charnière, qui sur l'instant n'avait l'air de rien, mais qui rétrospectivement a bel et bien marqué la faille d'entrée vers une nouvelle expérience délirante.

C'est arrivé sur les coups de 10 heures du matin par le biais d'une question innocente, alors que je venais de croiser un collègue venu de France et qui terminait là une tournée des fournisseurs potentiels de notre business... un collègue chinois s'approche et me dit : "Il reste un fournisseur à visiter cet après-midi. Est-ce que ça te branche de venir avec nous ?" Pour sûr que ça me branchait ! C'est toujours l'occasion de se barrer plus tôt et donc d'arriver à Shanghai plus vite. Et si d'emblée j'ajoute qu'il m'était impossible de deviner, qu'en répondant par l'affirmative à cette question, j'allais me retrouver à 23h00 au 4ème étage d'un bar à putes karaoké de Suzhou en train d'uriner contre des galets alors que dans le même temps un chinois me masse le dos... vous allez me dire : "Evidemment, c'était difficile à deviner". Mais je crois lire l'expression de la stupéfaction sur vos visages. Laissez moi donc vous conter l'enchaînement des évènements m'ayant conduit à cette embarrassante position.

Je reprends : il était 10 heures du matin lorsque j'accepte d'aller visiter un fournisseur chinois implanté dans la région de Suzhou en compagnie de trois collègues (2 chinois et 1 français). Nous devions initialement partir aux alentours de onze heures maximum. Mais le français ayant beaucoup à faire, nous nous retrouvons à midi et quart à la cantine pour un repas sur le pouce, il était devenu question de décoller à 13 heures. Devant cette assiette de bouffe peu appétissante, je rêvais déjà du bon hamburger / frites / coca que je dégusterai le soir même au dîner. Seconde erreur de la journée. J'étais encore une fois en train de me projeter dans le futur.

A 13 heures pétantes, nous partions pour 2 heures de voiture prévisionnelles. Mais rendu aux abords de la ville cible, nous voilà à tourner en rond apparemment un peu paumés. Je lance sur le ton de la blague "Can we consider that we are lost ?", réponse sèche dans ma tronche une demi-seconde plus tard "Not lost !". Oulà... visiblement il ne s'agit pas du bon moment pour lui mettre le nez dedans. 30 minutes plus tard, nous voici arrivés à bon port. La visite de l'entreprise commence et je souris béatement, et intérieurement, en entrant dans l'équivalent du bureau d'études. Je me demandais si desfois ils n'étaient pas un peu en train de se foutre de notre gueule. Tout simplement car il y avait une quinzaine de bureaux avec de belles stations CAO sur chacun d'entre eux et qu'à l'instant précis où nous entrions, ces bureaux étaient assortis de 15 employés mimant parfaitement bien l'attitude de travail au taquet et, pour notre plus grand bonheur, ils venaient juste de sortir les plans des pièces que nous leur faisons fabriquer pour vraiment qu'on y croit encore plus. Je ne veux pas dire par là que j'étais étonné de les trouver en plein travail, mais le fait de tous les voir en train de tripoter quelque chose en rapport avec nous, ça sentait la simulation. Cette impression me fut confirmée après 2 minutes d'observation de quelques uns d'entre eux, les bougres ne faisaient que tourner la pièce sur elle-même dans un logiciel sans y apporter la moindre valeur ajoutée. C'est bien normal puisque le travail était terminé, mais dans ce cas il pouvait se dispenser de nous jouer leur numéro. Enfin c'était rigolo. J'écris j'écris et nous sommes encore loin de l'ambiance apocalyptique précédemment décrite me direz-vous, c'est vrai. Nous voilà au commencement du dérapage à peine contrôlé.

La visite se termine et l'executive manager de cette estimable raison sociale, qui par ailleurs fait objectivement du bon travail pour nous, nous propose de nous emmener voir les rives du Thai Lake situé à quelques kilomètres de là avant de nous emmener dîner. Voici donc la première surprise, nous nous apprêtions à prendre la route pour la grande ville lorsque patatra, les voilà qui saccagent tous nos plans de soirée... le problème, c'est que des plans de soirée, nous n'en avions justement pas, nous ne pouvions donc qu'accepter la proposition.

Et nous voilà dans la voiture du mec nous emmenant vers le lac. Nous observons les berges sur quelques kilomètres depuis l'intérieur puis il nous invite bien sûr à descendre pour une courte ballade à pied. Nous nous sommes retrouvés dans un paysage surréaliste : une brume de chaleur enveloppant l'intégralité du spectre visible, un soleil observable à l'oeil nu au travers d'une couche de nuage opaque, des teintes jaunâtres et laiteuses, des constructions en bois comprenant un bateau + un restaurant + un ponton sur les rives du lac et des dizaines de personnes en train de célébrer, paraît-il, le mid-autumn festival autour d'un buffet cocktail. MaisOMG1. Les choses ne paraissaient vraiment que pouvoir sortir d'un film tant c'était décal?é Je passe sur la ribambelle de paysans paysagistes sur le bord de la route, bien intrigués de voir 2 occidentaux dans ce décor. Je décerne une palme à celui qui était vêtu d'un seul slip de laine au loin sur son embarcation de fortune assimilable à une pirogue. Complètement crazy le tableau.

Après cette vision bucolique vint l'heure de se rendre au restaurant et coup de théâtre, notre fournisseur venait de se faire appeler pour un audit sauvage mené par une ramification du gouvernement local. Ce n'est point un problème, il nous dégote 2 ou 3 larbins à lui pour nous emmener et nous annonce qu'il nous rejoindra plus tard. Nous voici face au restaurant, façon Las Vegas, une façade couverte de néons nous accueille.

L'ambiance à l'intérieur est survoltée. Nous déboulons en plein karaoké général, les chinois se relaient sur l'énorme podium pour venir brailler de tous leurs poumons dans le micro. C'est relativement insoutenable, difficile de s'entendre parler. Pour passer notre commande, nous sommes invités à venir dans une autre salle où sont exposés tous les mets cuisinés et proposés à la carte. En entrant, j'ai le droit à un Pepsi gratos, ça fait plaisir. Sauf que... sauf que cette salle est un peu particulière. Certes je peux y boire mon Pepsi sans être inquièté, mais je dois endurer un niveau sonore de 250 décibels dans le genre HardTech. Les plats sont exposés au milieu d'un décor de discothèque, avec la musique qui va avec donc, 2 chinoises que je qualifierai de "plutôt dénudées" dansent frénétiquement sur des podiums à 2 mètres du sol. Les spotlights éclairent la pièce de toutes les couleurs... MaisOMG2. C'est du grand n'importe quoi. C'est le moment qu'a choisi mon collègue français pour dresser un premier bilan de cette dernière heure : "ça fait vraiment pays de dégénérés." Je ne peux qu'être d'accord avec lui, au risque de me faire une nouvelle fois traiter de "border line" par Flo. Y'a des jours où on peut s'abstenir de porter des jugements hâtifs mais là en toute honnêteté, c'est allé trop loin pour que nous acceptions de rester muets. Enfin trop loin c'est vite dit, puisque ceci n'est rien en comparaison de ce qui allait suivre.

De retour à table, je ne sais que choisir : entre oreilles de cochons, coquilles visqueuses et petit bout de viande foncé... je prends le petit bout de viande foncé. Je le mastique, l'avale et suis agréablement surpris par un petit retour de goût de viande fumée. Pas mal me dis-je !
- "Do you like it ?"
- "Yes, what is it ?"
- "It is monkey."
- "..."
Mais OMG3.
En l'espace d'une seconde, je venais enfin de comprendre le sentiment éprouvé par des centaines de gens m'ayant toujours affirmé "Manger du chien, moi je ne pourrai pas." Moi, je ne mange pas du singe. Je ne mange pas une espèce dont une des ramifications a un génôme à 99% commun à celui de l'humain. Je repoussais le plat, les yeux médusés, encore traumatisé par la dernière bouchée que je venais d'avaler.

Il y eut aussi le homard à moitié tranché, carapace arrachée, queue ouverte, rempli d'une espèce de gelée pas trop belle à regarder MAIS encore vivant le homard. MaisOMG4. Là, c'est mon collègue français qui a bloqué. Quant à moi, je détournais simplement le regard. Mais avec la fine insistance caractérisant nos collègues asiatiques, il a bien fallu tendre la cuillère et goûter de cette onctueuse gélatine, finalement un peu croquante sous la dent, afin de vider rapidement ce plat et d'aller cuisiner le reste du homard. Après ça, je suis en train de me dire que désormais je vais être sans concession sur ce qu'on essaye de me faire manger. Je ne pardonnerai pas facilement. Faut pas déconner, je ne suis pas venu pour choper une encéphalopathie.

Le dîner se termine, j'ai alors l'idée d'aller aux toilettes, bien mal m'en pris. Je n'avais pas besoin de tomber nez à nez avec cette gerbe diarrhéique retapissant le sol et les parois du box du milieu...MaisOMG5. Non... je n'avais pas besoin de ça. Soit. Après toutes les montagnes déjà enjambées, il aurait été dommage de chuter sur un petit désagrément de la sorte. J'avais dans l'idée que notre départ pour Shanghai devenait imminent. Que nenni, et ce n'est pas faute de s'être battu pour retrouver notre liberté d'action.

Notre fournisseur chinois, qui venait alors de revenir de son audit impromptu, nous informe qu'il aimerait bien nous inviter à boire un coup après le restaurant. Nous lui expliquons que nous avons un peu de route à faire, que nous avons même du travail, des mail à envoyer, etc. Rien y fait, il va même jusqu'à nous proposer de retourner à son entreprise pendant 2 heures afin de bénéficier d'une salle de travail et d'une connexion internet, avant d'aller boire un coup avec lui. Bon là manifestement, il n'avait pas envie de nous laisser partir. Nous voilà rendus sur le parking du restaurant à transférer nos bagages de la voiture de notre chauffeur au coffre de la voiture du fournisseur car notre chauffeur devait rentrer chez lui et s'il nous accompagnait plus tardivement, il se retrouverait bloqué jusqu'au petit jour pour traverser le YangTze. Incroyable. Je lançais à mon camarade français : "Il va peut être nous garder à dormir après, qui sait ?". Je n'étais pas si loin de la vérité.

Nous commençons par une ballade en centre-ville. Puis sur requête de notre fournisseur, nous entrons dans un établissement lumineux depuis le trottoir, mais sombre de l'intérieur, où le taux de femmes au mètre carré est anormalement élevé pour ce que nous appellerions en Europe un "bar classique". MaisOMG6. Comme nous ne sommes pas non plus que des imbéciles, nous savions très bien à quoi nous attendre. Personnellement, j'avais déjà eu le droit à quelques récits d'autres français s'étant retrouvés dans des situations similaires. Il allait falloir choisir une fille. On m'avait expliqué qu'il était impossible de refuser sous les yeux du fournisseur. Par une telle attitude, tout ce que je risquais c'est de voir débouler une deuxième brochette de filles, toutes renouvelées, car j'aurai donner l'impression que le premier lot n'était pas à ma convenance. Et ce soir, le fournisseur était bien sûr là, donc pas question de refuser quelque généreuse attention que ce soit, au risque de me prendre des coups de coude dans les cotes par mes collègues chinois.

Autant dire que lorsque, installés dans notre petit salon équipé d'un écran géant pour le karaoké, nous avons vu entrer une douzaine de chinoises et qu'il nous a été demandé d'en choisir une chacun, nous savions déjà que le but était de "profiler" la plus timide possible si nous tenions encore à notre tranquillité d'esprit. My french colleague a choisi en premier, et a choisi celle que j'avais aussi "profilé" comme étant la plus réservée. Je fus contraint de me reporter sur la numéro 2 de ma liste. C'est cette même numéro 2, qui quelques minutes plus tard, insistante comme jamais à vouloir poser une main sur mon genou, me montrait sur son tééphone portable une scène pornographique animée. MaisOMG7. A cela, je épondais par un grand éclat de rire. Le désamorçage de cette situation peu anodine venait de réussir. A cet épisode, 2 enseignements :
1) Je ne suis pas très bon "profiler".
2) A l'application de la méthode du Big Lebowski, rien n'a encore été trouvé de mieux. A savoir : Je reste calme et je bois mon café.

Boire du café. Si seulement j'avais pu me rabattre sur un bon café à cette heure-ci mais non. Tout ce qu'il y avait pour se désaltérer face à moi était encore ce vin rouge immonde. Encore que, un peu moins immonde que la veille, puisque celui-ci é?tait issu d'une joint-venture entre un viticulteur français et un récoltant chinois. Depuis mon billet précédent, vous connaissez les dangers de l'émulation chinoise autour de l'alcool. La soirée aurait pu connaître une nouvelle abysse si la consommation ne s'était pas stoppée nette à la fin de la deuxième bouteille de piquette descendue.

J'allais oublier d'aborder l'ambiance sonore. Je disais quelques lignes plus haut que le salon était équipé d'un ensemble karaoké. Imaginez vous dans une pièce de 8 mètres carrés, face à un écran d'un mètre vingt de diagonale diffusant My Way, Hey Jude, Yesterday, réinterprété sur le DVD par des artistes chinois, en anglais dans le texte, et chanté à tue-tête par d'autres chinois assis à mes côé?s hurlant dans le micro développant 420 dB. Le tout en saturé bien évidemment. MaisOMG8. Un nouvel instant "sous acide" de cette journée assez rocambolesque.

Et moi avec tout ça, j'avais envie de faire pipi bien naturellement. Je demande où sont les toilettes, on me les indique, jusque là pas de problème. J'entre et tombe nez à nez avec 2 chinois souriants visiblement en train de nettoyer les chiottes. Je salue poliment et m'installe en pissotière (lol). C'est alors que, complètement neutralisé par l'action qui m'occupait, un des petits chinois lâche son balais et se met à marteler de ses petits points mon dos ! Bien sûr, au début je songeais à une plaisanterie. Je regarde par-dessus mon épaule et l'observe en me marrant et voilà qu'il se met à me masser de plus belle. MaisOMG9 ! Du coup, j'étais mort de rire et je n'avais pas d'autre choix que d'attendre d'avoir fini de faire pipi pour mettre fin à cette nouvelle mascarade ! Je me dirigeais vers le lavabo et le voilà qui revient à la charge, son petit camarade m'avait déjà fait couler l'eau chaude et prépar?éle savon, je me frottais les mains avec cet énergumène décidément attaché à ce que je ressorte de "chez lui" plus relaxé qu'à l'entrée. Mon départ de ces toilettes atypiques fut salué d'une salve de "Rhallo !", "Welcome !", "Thank You !". MaisOMG10. Un énième moment "sous acide" dans cette folle journée.

Nous quittions définitivement les lieux quelques secondes après. La dernière inconnue de la soirée était alors : "Qui va nous emmener à Shanghai ?". Le fournisseur qui avait déjà payé son repas, son coup, la boîte à putes, le moon cake (ah oui, ça je ne l'ai pas précisé mais il nous a offert des gâteaux traditionnels qui s'échangent à l'occasion du mid-autumn festival) était de nouveau mis à contribution. Et c'est parti pour 1h30/45 de route aller pour nous, plus une autre heure 45 de route retour pour lui. MaisOMG11. Complètement incroyable. En arrivant à Shanghai, nous descendions tous dans des hôtels différents et à ce moment là, j'ai beaucoup aimé la parole d'un de mes collègues chinois : "Bon, on ne va pas l'accabler, on va lui demander de tous nous déposer au même endroit et après chacun se démerde en taxi." En voilà une parole pleine de sagesse. C'est sûr, le mec nous accompagne depuis 16 heures et nous invite partout, fait plus de trois heures de route entre 23h et 2h du matin, ce serait quand même con de lui laisser maintenant l'impression d'être lourd. On s'est donc dit aurevoir dans le centre de Shanghai. Le fournisseur, que je crois définitivement prêt à vendre père et mère pour conclure un business avec nous, a souhaité nous porter nos valises jusque dans les coffres de nos taxis respectifs. MaisOMG12.

Tout seul comme un grand, je me suis fait comprendre du taximan par la parole. 5 minutes plus tard, je retrouvais enfin un décor connu dans les rues, des bases stables, une vie comme moi je l'avais décidé. Demain, je vais aller m'acheter quelques billets d'avion pour les vacances de la première semaine d'octobre car s'il y a une grande règle à retenir de tout ça, c'est qu'il est nécessaire de s'aménager des plages d'autonomie absolue où un minimum de chance est laissée aux chinois pour venir contrarier ce que vous aviez "vu" le matin en vous levant. Et ce soir, je m'endors en songeant aux temps où je n'avais encore aucune connaissance des agissements de ce 6ème de la population mondiale...